Big Mother électrise le Big Data au théâtre des Béliers 

Avec son nouvel opus théâtral, Big Mother, Mélody Mourey offre une réflexion sur les dérives de la surveillance de masse à l’ère de l’intelligence artificielle. Une dystopie aux marges de notre réalité, aussi troublante sur le fond que séduisante sur la forme.

Un mariage du divertissement et de l’engagement réussi qui laisse le spectateur troublé

Au cœur de la rédaction du New York Investigation Journal, l’effervescence est palpable. Une sextape du président des États-Unis vient d’être révélée, à quelques semaines des élections présidentielles. Mais d’où provient cette information sensible ? Alors que Julia Robinson, aidée de ses collègues journalistes, tente de débroussailler ce mystère, celle-ci voit réapparaitre au détour d’une salle de tribunal, son ancien compagnon, déclaré décédé il y a de ça quatre ans. 

Dans Big Mother au théâtre des Béliers, petite et grande histoire s’intriquent alors, jusqu’à converger vers un épilogue aux divulgations retentissantes qui pourraient bien remettre en cause les principes mêmes de leur démocratie.

"UNE PIÈCE DE THÉÂTRE (...) EST UNE CONSCIENCE QUI AVERTIT"
- VICTOR HUGO"

Alors que les débats questionnant la place à venir des nouvelles technologies dans notre société pullulent, alors que nous croulons sous les informations sans même interroger leurs sources, diverses et tentaculaires, alors que fake news et infox se multiplient à l’ère de la démocratisation des données, l’autrice de Big Mother, Mélody Mourey s’empare de ces sujets pour mieux éclairer notre époque. 

Plébiscitée pour ses pièces inspirées de faits réels comme Les Crapauds fous ou La Course des géants, celle-ci plonge cette fois-ci au cœur de l’actualité, et use avec brio du théâtre comme un outil d’éveil au discernement.

Un mariage du divertissement et de l’engagement réussi qui laisse le spectateur troublé, face à des questionnements tout aussi pertinents que vertigineux : comment échapper à une datapulation – une manipulation par les données – de plus en plus prégnante ? Risquons-nous l’assujettissement à un système de surveillance de grande ampleur ? Qu’en sera-t-il de nos libertés fondamentales

À travers cette thématique, Mélody Mourey réussit ainsi à happer les consciences, loin de tout traitement rébarbatif ou lénifiant. Et laisse planer l’idée qu’un jour la fiction pourrait bien rejoindre notre réalité … un brin glaçant !

L’exposition de la pièce est pensée à la manière d’un générique de série Netflix. Crédits photo : Alejandro Guerrero

" LE THÉÂTRE, C'EST LA VIE, SES MOMENTS D'ENNUI EN MOINS"
- ALFRED HITCHCOCK

Comme le dit la réalisateur Alfred Hitchcock, au théâtre, point d’ennui. Ça, Mélody Mourey l’a bien compris. En témoigne sa mise en scène survoltée qui, en l’espace d’une heure et quarante minutes, ne laisse que peu de répit au spectateur, dopé par la cadence pulsatile du récit.

Sa proposition scénographique, quasi cinématographique, y est assurément pour quelque chose. L’exposition de la pièce, pensée à la manière d’un générique de série Netflix, ne laisse d’ailleurs aucun doute sur ce parti pris. À croire que Big Mother est au théâtre ce que les films Pentagone Papers (2017) ou Snowden (2016) sont au cinéma ! De quoi allécher le plus grand nombre, néophytes inclus.

Si le rythme avec lequel les scènes s’enchaînent s’avère implacable, l’ensemble de la troupe, modulable d’un soir à l’autre, contribue également à maintenir cette tension prenante. Chacun des six comédiens se démarque par une énergie inépuisable, follement communicative. Les rôles principaux, tirés au cordeau, ne volent pas la vedette aux personnages secondaires, tout aussi savoureux.

Mention spéciale pour la présentatrice TV exaltée, la mère sur-protectrice à souhait et le mégalomane aux airs de patron des GAFAM (Google Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), qui frôlent la caricature tout en justesse et drôlerie. In fine, tout concourt à ce que l’alchimie prenne, sans faillir un seul instant.

Après l’accueil éclatant réservé à ses autres pièces, Mélody Mourey semble voguer vers un succès tout aussi mérité. Sans conteste, Big Mother pourrait bien être l’option sur vitaminée parfaite pour booster ces longues soirées d’hiver… A bon entendeur.

Amandine Violé

La Perle

« Big Mother » de Mélanie Mourey
Du 07 février 2023 au 31 mars 2024 

Théâtre des Béliers 
14 bis rue Sainte Isaure 75018 Paris

theatredesbeliersparisiens.com
Instagram : @theatredesbeliers