Dans un monde où les contours de la vérité se dessinent de plus en plus difficilement, le théâtre pourrait bien être le dernier endroit du vrai. Là, où pourtant, tout se joue « pour de faux ». L’édito de notre rédactrice en cheffe.
Il se bricole aujourd’hui sous nos yeux un monde de défiance. La menace du faux plane en permanence. Fausses informations, fausses images, faux alliés. On a peur de tout et confiance en personne.
Dans la mythologie juive, le Golem est un géant d’argile modelé pour protéger la communauté des persécutions. Mais il ne s’anime que si l’on inscrit sur son front, un mot : « Vérité » (Emet en hébreu). C’est ce mythe qui a été raconté durant un mois au théâtre de la Colline.
Alors qui détient la vérité ? Dans le débat public, nombreux sont les militants, les élus ou même les journalistes qui se repaissent de cette certitude. La vérité c’est moi. Mais souvent, ils raisonnent à l’envers. Pour eux, détenir la vérité consiste d’abord à prouver que l’Autre est dans le faux. Ce qui est, en fait, un exercice complètement différent.
Aujourd’hui, j’entends d’avantage de discours s’alerter de l’instrumentalisation possible de l’antisémitisme plutôt que de l’antisémitisme lui-même. Cela, alors même que 2/3 des actes anti-religieux l’an dernier ont été dirigés contre des Juifs.
Au théâtre, on sait que la vérité qui s’impose est celle dont on a d’abord douté. « On » parce que c’est une troupe qui parle. Golem est une pièce à plusieurs voix. Et dire la vérité à plusieurs, c’est quand même une autre affaire. Amos Gitaï donne la parole à sept comédiens d’horizons complètement différents, et pas moins de neuf langues : français, anglais, arabe, hébreu, allemand, espagnol, russe, yiddish et ladino. « On » parle d’antisémitisme.
Sur scène, ce mot retrouve son sens. Sa vérité. Pourquoi ? Le théâtre devient à son tour un Golem. Un refuge qui accueille et défend le collectif. Un bloc qui résiste à l’outrance des mots et des gestes, qui fait front pour protéger ce qu’il y a de commun. Sur scène, la lutte du peuple juif pour sa survie n’est pas une chasse gardée. Elle est collective. Universelle.
Et le public qui se joint au spectacle complète le Golem. Comme pour le cinéma, aller au théâtre reste encore un choix et donc un engagement : celui de la confiance. « On » se laisse convaincre par la force d’une mise en scène, par l’intuition d’une réplique. « On » accepte de se retrouver ainsi en confiance avec les Autres, dans le noir complet, pour croire à une pièce, une histoire, ou à un mythe. Tout ça, on le sait, c’est du théâtre. « C’est pour de faux ». Pourtant, c’est bien ici que la vérité surgit et résiste. La vérité, c’est nous.
Perla Msika
La Perle