« Michel-Ange Rodin » au Musée du Louvre : pas de choc pour les Titans

Muscles bandés et pauses lascives sur fond de musique électrisante : le clip est racoleur et le match annoncé on ne peut plus alléchant. Pourtant, si les œuvres valent le déplacement, on sort déçu par cette confrontation qui manque d’un sujet clair.

L’exposition s’ouvre par cette ronde de corps nus sculptés par les deux maîtres. « Michel-Ange Rodin. Corps vivant » ©Musée du Louvre. Photo : Ravith Trinh

Le parti pris de Chloé Ariot (musée Rodin) et Marc Bormand (musée du Louvre), les deux commissaires de l’exposition, est assumé : il ne s’agit pas de démontrer l’influence qu’a eu Michel-Ange, le maître de la Renaissance, sur Rodin, le fer de lance de la sculpture moderne. Cela a déjà été fait. Il s’agit de confronter leurs œuvres, de les exposer côte à côte, afin de « mettre l’accent sur les enjeux formels et conceptuels qui aboutissent à une même ambition : rendre visible l’énergie intérieure du corps » (extrait du communiqué).

On s'amuse qu'un bras levé ici ressemble au bras levé là-bas. À gauche : Michel-Ange, L’esclave mourant ©2022, Musée du Louvre - GrandPalaisRmn. Photo : Hervé Lewandowski / À droite : Auguste Rodin, L’âge d’airain © Musée Rodin. Photo : Christian Baraja

Reconnaissons que cela est plaisant quand, par exemple, l’Esclave mourant (1513-1515) de Michel-Ange est mis en relation avec l’Âge d’Airan (1877) de Rodin. La langueur du premier déteint sur l’abandon du second et l’on s’amuse qu’un bras levé ici ressemble au bras levé là-bas. Cela même si leurs sujets, leurs techniques, leurs styles et leurs intentions n’ont rien à voir.

Des rapprochements hasardeux

Ce principe un peu lâche d’échos fortuits entre les œuvres des deux sculpteurs ou de leurs contemporains, sert de méthode à toute l’exposition. Au risque, parfois, du contre-sens, comme dans ce vis-à-vis entre la Grande Ombre de Rodin (1898), triste et abattue, et l’Apollon vainqueur de Giovanni Francesco Rustici (16e siècle). Certes on retrouve les mêmes matières, les mêmes échelles, les mêmes silhouettes, mais là encore des styles différents et des sujets distincts, pour ne pas dire opposés.

Tout l’exposition repose sur la mise en relation d’œuvres des deux sculpteurs et/ou de leurs contemporains. Parfois malheureusement jusqu’au contresens. Ici par exemple, deux tirages en bronze, certes de même silhouette, mais d’attitudes complètement opposées. Auguste Rodin, Grande Ombre, 1902, (gauche) ; Giovanni Francesco Rustici, Apollon vainqueur de Python, 16e s. (droite)

Jusqu’au Balzac de Rodin (1898), que les commissaires font dialoguer avec le Moïse de Michel-Ange. Ce qui les unit ? « La terribilità traduit la capacité divine de donner vie à l’inanimé. Elle trouve dans le Moïse une incarnation palpable, emplie d’énergie. Le Monument à Balzac de Rodin présente cette même faculté. Il combine immobilité et mouvement latent en une seule et même figure » nous explique le cartel de salle pour justifier ce vis-à-vis. Des arguments bien lapidaires qui confinent à l’absence d’analyse.

Un manque de sujet clair

Enfin, que dire des ouvertures contemporaines, sinon qu’elles flirtent avec le hors sujet ? L’exposition se concentre sur la représentation du corps humain, pourquoi montrer des troncs sculptés de Giuseppe Penone ? S’il est question du corps « vivant », pourquoi choisir la robe de viande de Jana Sterback, qui porte davantage une réflexion sur la vanité et la mort ?

Présentée à côté d’une étude de robe de chambre en plâtre de Rodin, dans une partie inspirée par le motif de Saint-Barthélémy tenant sa peau sur la fresque du Jugement dernier de Michel-Ange (vous suivez ?), cette tentative d’ouverture prête davantage à confusion qu’elle n’ouvre de véritable perspective. Surtout, elle révèle le manque d’un cap clair.  

Présentée à côté d’une étude de robe de chambre en plâtre de Rodin (1897 / photo Jérome Manoukian), la robe de chair de Jana Sterback (1987 / photo Denis Labelle) prête davantage à confusion qu’elle n’ouvre de véritable perspective.

Il manque ainsi un vrai sujet, qui soit mieux développé. Par exemple, mieux distinguer les deux modernités artistiques qu’incarnèrent tour à tour Michel-Ange puis Rodin : la première tournée vers l’expressivité et la sensualité des attitudes (qui ouvrira la voie aux courants Maniériste puis Baroque) et la seconde davantage marquée par l’exagération des formes et le contraste des surfaces (qui conduira aux développements les plus expérimentaux et les plus abstraits de la sculpture).

Dans les deux cas, pas de table rase, pas de rejet de la tradition, mais une manière de composer à partir d’elle, d’en bousculer le canon, de toujours préférer le sentiment à l’idéal, le trouble à l’équilibre, l’écart à la répétition.

En conclusion

Sexualiser un corpus pour en promouvoir l’attrait ne suffit pas à rendre une exposition intéressante. On se souviendra certainement de la bande annonce et de la ronde de nus renvoyant les corps mâles à leur photogénie. En revanche, on aura tôt fait d’oublier le contenu frugal, les sujets survolés, les parallèles abscons.

Juxtaposer n’est pas confronter et comparer ne suffit pas à produire du sens. Entre Michel-Ange et Rodin, il y avait moins un jeu de miroirs qu’une tension à éclairer : entre eux et leurs époques, entre notre regard sur leurs œuvres respectives et celui qu’eux tournèrent à la fois vers le passé et le futur de leur art.

Thibault Bissirier

La Perle


« Michel-Ange Rodin. Corps Vivants »
Du 15 avril au 20 juillet 2026
Musée du Louvre, Paris

www.louvre.fr
@museelouvre