Raphaël Enthoven en tête à tête avec Camus

À quoi bon vivre si nous savons que nous allons mourir ? Face au vertige absurde de l’existence, l’essayiste Raphaël Enthoven nous offre un prophète : Albert Camus. À la Scène Libre, il défend l’oeuvre de cet écrivain du XXème siècle dont la philosophie imprègne jusqu’aux films de Sylvester Stallone. Pour Raphaël Enthoven, Camus ne donne aucune raison de vivre, si ce n’est le bonheur d’exister et l’exigence de se battre. Une philosophie de combat racontée dans « Camus par Enthoven ».

Raphaël Enthoven donne vie aux romans d'Albert Camus dont la philosophie imprègne la culture populaire. Crédits photo : Théâtre Libre

Imaginez. Vous êtes un homme ou une femme condamné par les dieux. Votre supplice consiste à pousser un énorme rocher jusqu’au sommet d’une montagne. La tâche semble épuisante, bien sûr. Mais elle se révèle également interminable et insensée lorsqu’une fois parvenu au sommet, le rocher dévale l’autre versant de la montagne. Tel est votre supplice.

Alors, comment en sortir ?

Peut-être, en changeant de perspective. Dans cette fable tirée de la mythologie grecque, l’écrivain et philosophe Albert Camus perçoit une métaphore de notre condition humaine. À quoi bon vivre une existence dont on ne connait ni le sens, ni le but ?  Le personnage de Sisyphe est condamné à vivre encore et encore le même calvaire sans jamais comprendre à quoi toute cette absurdité le mène. Mais à l’épuisement, Camus y voit plutôt la résolution de vivre. Face au chaos, il oppose une détermination à exister, et même à s’engager

Cette philosophie de combat, Raphaël Enthoven la raconte dans un (quasi) seul-en-scène :  « Camus par Enthoven ». Professeur de philosophie, il est un irrémédiable adepte de la pensée de Camus. À la Scène Libre, il donne vie aux romans de l’auteur dont la philosophie imprègne, pour lui, non seulement nos références populaires, mais aussi les plus récentes actualités.

Habitué de la scène médiatique, Raphaël Enthoven se plait à analyser notre époque à la lumière de la philosophie. Au théâtre, le propos ne change pas mais la forme se fixe. Une heure de spectacle à l’abris du tumulte du monde pour comprendre et apprécier un petit bout de Camus. Raphaël Enthoven défend sa pièce comme un plaidoyer ludique mais exigeant dans lequel la parole de l’écrivain s’impose comme une boussole morale et idéologique, indispensable pour vivre comme il se doit.

Vous êtes plutôt habitué des conférences et des salles de classe. Qu’est-ce que ça change de parler de philosophie sur scène ?

Quand on est conférencier, on veut faire passer des preuves. Quand on joue, on veut laisser des traces. C’est une démarche beaucoup plus fixée.

Cela fait des années que je réfléchis à monter un spectacle sur Albert Camus, mais je n’y arrivais pas, car j’avais justement un abus d’information. Chacune de ses phrases est tellement riche et féconde que je pouvais la disséquer dans tous les sens, ce que je peux faire dans une conférence. Alors qu’au théâtre, on ne peut pas embêter les gens. Ils ne sont pas là pour prendre un cours. Il ne faut pas qu’il y ait un seul temps mort. Alors, un jour, j’ai improvisé, je me suis laissé aller et ça a constitué la trame du spectacle.

Qu’est-ce qui fait de Camus un philosophe qu’on peut mettre en scène ?

Ce qui m’intéressait c’était de mettre en scène ses romans : L’Étranger, L’Homme révolté, Les Noces, La Peste…Ils sont d’une densité extraordinaires et se prêtent bien à la mise en scène. Pour cela, j’ai été aidé par Julie Brochen, avec qui j’ai travaillé en confiance durant des mois.

Il fallait faire aussi simple et amusant que possible. Julie m’a appris à dire les choses, non comme on les démontre mais comme on les sent ; une forme d’extrême concision maquillée en grande simplicité. On s’adresse aux sentiments, au coeur de ce que Camus raconte.

D’une part, nous avons donc voulu faire droit aux échos contemporains de la pensée d’Albert Camus avec un écran de cinéma qui projetait des passages de films populaires. D’autre part, Julie a été marquée par l’idée de Sommeil du Juste, dans laquelle Camus décrit celui qui se sent responsable des malheurs qu’il imagine. Elle a voulu créer une atmosphère de travail au bureau, de lecture à la lumière d’une lampe.

« Camus par Enthoven » est mis en scène par Julie Brochen. Crédits photo : Théâtre Libre

« Camus accepte l’absence de sens mais n’y voit aucune raison de baisser les bras. » 

La philosophie de Camus conforte l’absurdité de notre condition. Elle nous dit qu’il est vain de chercher un sens à notre existence, comme aux joies et aux peines qui nous sont infligées. Pour lui, nous ne commençons à vivre, qu’après avoir accepté cette réalité. Ce n’est pas une philosophie très réconfortante…

C’est un travail énorme, mais c’est, à mon sens, plus revigorant qu’épuisant. On confond la quête de sens avec celle du but pour oublier qu’on va mourir un jour. Une sorte de saute-moutons pour passer le temps. Camus, lui, accepte le principe de la chute, et l’absence de sens. Mais une fois qu’il l’accepte, il n’y voit aucune raison de baisser les bras.

Il ne faut pas vivre malgré les malheurs du monde mais avec eux. En d’autres termes, consentir à l’existence inexpugnable des atrocités du monde, du racisme, du sexisme, sans pour autant cesser de les combattre.

Oui, mais comment faut-il les combattre ? Des mots forts reviennent souvent dans votre spectacle :  «  le consentement », « le combat », « la lutte », « la révolte ». Comment les comprendre ?

Camus a de, tout ces mots, une définition contre-intuitive. Le consentement n’est pas la résignation, la révolte n’est pas la révolution. Il donne le sentiment de prendre notre époque à rebrousse-poil et ça tombe bien : il permet de faire passer en contrebande une autre définition à ces mots qu’on ne questionne plus. Qui plus est dans l’actualité qui est la notre : la lutte ne justifie pas le meurtre logique.

Vous faites référence aux massacres du 7 octobre 2023 commis en Israël par l’organisation palestinienne du Hamas. Certains militants et députés de la gauche française ont refusé de qualifier ces attaques de « terroristes ». Que vient-faire Albert Camus, là-dedans ?

On est en présence d’une violence validée par la légitimité de la cause qu’elle se donne. On assiste à une horde de petits monstres pétris de bonne conscience qui justifient le meurtre d’enfants Juifs, au soleil de la cause palestinienne. En une journée, la peste est réapparue.

Jamais la parole de Camus n’a été aussi indispensable : il déteste le crime logique comme il déteste la bonne conscience du violent. Sa philosophie part du principe qu’il est plus confortable d’avoir des idées radicales que des idées mesurées.

Et le meilleur moyen d’agacer ces gens-là est de leur montrer que Camus les a décrit bien avant qu’ils existent. Car, l’espoir de donner la migraine, sinon de les convaincre qu’ils se fourvoient, est aussi camusien. Et donc, il ne faut pas renoncer à s’adresser à eux. Nous sommes aussi poreux à la pensée complexe de Camus que nous le sommes au mal absolu.

« Le mal absolu » : ce qui se pose, ici, c’est la question de la morale. Est-ce que vous croyez en Dieu ?

Non. Comme Camus, j’ai le sentiment que le monde n’est pas là pour nous, et que notre condition en cette Terre, est celle d’un étranger.

Par moments sur scène, le comédien Bernard Gabay incarne les répliques de Raphaël Enthoven, tirées des romans de Camus. Crédits photo : Théâtre Libre

Mais alors, qu’est-ce qui peut pousser un homme à bien agir s’il n’a aucune raison de le faire ?

Camus fait partie de ces philosophes difficiles à admettre. Mais, il constate que certains qui, assumant le désarroi d’exister, se découvrent pourtant des motifs de bien agir, d’accéder à cette action paradoxale de la morale. Il est inutile de connaitre la Bible ou le Décalogue par coeur pour tendre la main à l’autre, prendre conscience des souffrances qui lui sont épargnées. Il suffit d’aimer un monde qui ne l’aime pas en retour.

Pour Camus, Dieu est une question sans importance. Son propos ne relève pas de la croyance, mais de la foi qu’il différencie totalement. La foi est, pour Camus, le sentiment premier qui commande l’urgence de se battre. C’est la meilleure chose à dire aux fanatiques. Ceux qui croient connaître les volontés de Dieu quitte à se prendre pour lui au point de prendre les armes.

Le pouvoir du fanatisme est qu’il sait habilement fédérer les masses. La pensée de Camus à l’inverse reste une philosophie très solitaire. On est seul dans notre existence, face à l’absurdité du monde. Comment rendre ce combat plus collectif ?

Albert Camus a été profondément  marqué par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale. C’est ce qui l’a mené à intégrer la dimension collective à l’expérience vertigineuse de la solitude. Il dit « je me révolte donc nous sommes » En réponse à l’expansion de « la peste » de l’époque, il pense la formation des communautés combattantes, et avec elles, le projet global de l’Europe.

Est-ce la raison pour laquelle certaines de vos représentations s’achèvent par des discussions avec le public ?

Les discussions avec la salle sont un foisonnement de questions toutes les plus intéressantes et sincères les unes que les autres. Camus est lu par tout le monde. Dans un public qui se réclame ou s’intéresse à sa pensée, il y a, en effet, une communion autour des mêmes paroles qui fait que les gens sont en paix, qu’ils soient de gauche ou de droite. J’ai voulu maintenir cela en créant, à mon tour, des discussions.

Propos recueillis par Perla Msika

La Perle

« Camus par Enthoven »
Du 4 octobre 2023 au 30 avril 2024

La Scène Libre
4 boulevard de Strasbourg 75010 Paris

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