« Scenes from a Mariage » à l’Odéon : un Bergman à la sauce Grand-Guignol, impitoyable mais réducteur

Le metteur en scène suédois Markus Öhrn adapte l’œuvre de son compatriote en mettant l’accent sur les faux-semblants et les violences psychologiques au sein du couple. Malgré une mise en scène remarquable pour sa froideur et sa cruauté, la pièce se répète et passe à côté de ce qui fait l’intérêt de la série originale.

Hélène Morelli et Mathieu Perotto sont couverts de masques grimaçants ©Simon Gosselin

Markus Öhrn l’assure en entretien. À quoi bon adapter une œuvre si ce n’est pour en assumer pleinement l’interprétation. « Sinon, autant revoir le film ou la série originale. » (Coups d’Œil) Dans Scenes from a Mariage, jusqu’au 7 juin à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, le metteur en scène et plasticien suédois reste fidèle à ses principes.

Farce acide

Que reste-t-il de Johan et Marianne, aperçus pour la première fois en 1973 à la télévision suédoise ? À l’époque, Ingmar Bergman montrait dans sa série Scènes de la vie conjugale, le délitement progressif d’un couple, par delà les faux-semblants harmonieux. C’était une plongée redoutable, précise et réaliste dans l’intimité de deux individus.

Dans son adaptation, Markus Öhrn se débarrasse du réalisme et de la fine analyse psychologique. Tout ce qui donnait une individualité aux conjoints (joués par Hélène Morelli et Mathieu Perotto) est balayé. Y compris leurs professions, qui permettaient de les situer sur l’échelle sociale. Jean et Marianne deviennent deux marionnettes anonymes, dont les visages sont dissimulés derrière un masque grimaçant. Öhrn les transpose au milieu d’un carré blanc, dans un salon au minimalisme scandinave. Sous un éclairage saturé de laboratoire, ils ont des voix robotiques et s’expriment et bougent avec une lenteur exagérée.

Ainsi, le metteur en scène a tout le loisir de se concentrer sur ce qui l’intéresse vraiment, les dynamiques de couple, ses dysfonctionnements et ses hypocrisies. Dans cette situation caricaturale, où tous les curseurs sont poussés à l’extrême, il fait une satire cruelle et jouissive des mensonges et des illusions du mariage.

Violence parodique

Öhrn excelle à créer ces atmosphères pesantes, qu’il ne tarde toutefois pas à faire voler en éclat dans une débâcle de violence grand-guignolesque. Les pulsions mortifères des deux amants percent le vernis des apparences. Et Öhrn s’en donne à cœur joie. C’est sa signature. Il aime subvertir les conventions. Mais cette représentation répétée a tendance à user. Lorsque cela s’enchaîne sur trois scènes (numéro avec foetus sanguinolent, ripaille grotesque, tripes à l’air), cela perd en impact.

Markus Öhrn y va de bon coeur avec l'hémoglobine, dans la droite tradition du Grand-Guignol ©Simon Gosselin,

Parfois, Öhrn semble pris de scrupules pour son public et choisit de dissimuler les actes les plus violents. C’est ce qu’il fait dans la dernière scène, en refermant le rideau à plusieurs reprises sur les moments où le couple s’entretue. Mais à quoi bon s’être donné cette peine, si le rideau se rouvre finalement pour dévoiler les conséquences sanglantes de l’acte tout juste dissimulé ?

Grossir les traits de la sorte ancre la pièce dans un registre parodique qu’on ne peut pas manquer. Mais une fois que l’intention du metteur en scène est claire, sa volonté de s’amuser des relations de couple et de leurs impostures, des haines recuites, des désirs frustrés, il y a l’impression d’avoir tout saisi.

Dans l’œuvre originale d’Ingmar Bergman, il y a le doute de Marianne quant à son amour, la panique de Johan face à l’avenir tout tracé de sa vie de famille, la dépendance affective des deux conjoints, l’émancipation sexuelle de Marianne après la rupture… Il est vrai qu’Öhrn représente cela à sa façon dans la pièce, mais tout est comme noyé dans le maelström de la violence grotesque, portée par des personnages qui ont perdu en nuance. Ce jeu cruel auquel s’amuse Öhrn, avec Johan et Marianne passés à l’état de pantins, est donc une expérience bien curieuse.

Alvaro Goldet

La Perle 

Scenes from a Mariage d’après Ingmar Bergman

Adaptation et mise en scène de Markus Öhrn

Du 20 mai au 7 juin 2026 

Odéon Théâtre de l’Europe

Place de l’Odéon, 75006 Paris

www.theatre-odeon.eu

Instagram : theatreodeon