Portrait de Marina Abramović en sujet de polar

Qui de l’écrivain ou du critique est le plus à même de parler d’art ? Pour en discuter, nous avons rencontré Marie Petitcuénot, dont le roman Heures sauvages se construit autour du récit de l’une des performances les plus radicales de Marina Abramović.

Un soir de 1974, dans une galerie d’art de Naples. Une jeune artiste yougoslave encore inconnue se tient immobile devant une table sur laquelle sont déposés 72 objets. Une rose, un appareil photo, du miel, de l’huile, mais aussi des ciseaux, une lame de rasoir, un pistolet et une balle. Sur une pancarte, cette simple consigne écrite à la main : le public peut faire ce qu’il veut de ces objets, et d’elle, durant six heures. Marina Abramović n’a que 28 ans et elle s’apprête à bouleverser les règles de l’art.

L’expérience qu’elle propose ce soir-là entrera dans l’histoire sous le nom de Rhythm 0, inaugurant une carrière sans pareille, qui lui confère aujourd’hui le surnom de « papesse de la performance ». Cinquante ans plus tard, Marie Petitcuénot s’empare des archives et des témoignages disponibles pour composer non pas un essai universitaire, mais une intrigue romanesque digne d’un polar à suspense, dans laquelle les considérations esthétiques se mêlent à des réflexions plus profondes sur les pulsions de violence qui sommeillent en nous.

Sur la table sont déposés 72 objets : une rose, un appareil photo, du miel, de l’huile, mais aussi des ciseaux, une lame de rasoir, un pistolet et une balle. Photo : Marina Abramović, Rhythm 0, 1974 / Capture d’écran - Marina Abramović Institute via YouTube.

Faire un choix

Mais revenons en 1974 et demandons-nous d’abord ce qui s’est réellement passé ce soir-là. Le critique d’art américain Thomas McEvilley, qui comptait parmi les invités, décrit une escalade progressive :

« Ça a commencé docilement. Quelqu'un l'a fait tourner sur elle-même. Quelqu'un a mis ses bras en l'air. Quelqu'un l'a touchée de façon assez intime. La nuit napolitaine a commencé à chauffer. Au bout de trois heures, tous ses vêtements ont été coupés avec des lames de rasoir. Une heure plus tard, les mêmes lames ont commencé à explorer sa peau. Sa gorge a été tranchée pour que quelqu'un puisse sucer son sang. »

Jusqu’à l’arme brandie et le déclenchement d’une bagarre. Le rôle exact de chacun des protagonistes reste cependant flou, voire contesté d’un témoignage à l’autre. « Il y a eu au moins deux critiques d’art invités par le galeriste, ils n’ont pas raconté avec un niveau de détails immense et ils ne sont pas toujours complètement d’accord », explique Marie Petitcuénot avant de préciser : « il n’est pas clair, par exemple, que le galeriste arrête la performance une fois que le revolver a été saisi. Il a fallu que je fasse un choix. »

Le critique d’art américain Thomas McEvilley, présent ce soir-là, raconte : « Au bout de trois heures, tous ses vêtements ont été coupés avec des lames de rasoir. Sa gorge a été tranchée pour que quelqu'un puisse sucer son sang ». Photo : Marina Abramović, Rhythm 0, 1974 / Capture d’écran - Marina Abramović Institute via YouTube.

« Un choix ». Le mot est posé. Car même pour une performance aussi connue et commentée, il reste des zones grises que ni les historiens ni les critiques ne sauraient résoudre. Abramović elle-même est souvent restée vague, évoquant dans ses interviews la peur qu’elle avait ressenti. Des sensations plus que des faits précis donc. Si ce n’est un détail étonnant, que Petitcuénot reprend à son compte, mais dont la véracité repose entièrement sur le souvenir de l’artiste : l’apparition, au lendemain matin, d’une mèche de cheveux blanche.

De cette nuit ne subsistent ainsi que des témoignages disparates et quelques photographies d’époque. Soit beaucoup de vide à combler et autant de liberté pour l’écrivain ! Celle d’inventer, pour restituer au mieux ce qu’a pu être cette performance et ce qu’il a dû en coûter intérieurement aux participants.

Dans son roman, Marie Petitcuénot raconte très bien ce moment où le public s’empare de Marina Abramović pour la déposer sur la table au milieu des autres objets. Photo : Marina Abramović, Rhythm 0, 1974 / Capture d’écran - Marina Abramović Institute via YouTube.

Jeux de rôles

Et si la vérité résidait dans ces choix qui viennent combler le vide. Inventer n’est pas tout à fait mentir, c’est choisir un angle, un ton, une manière d’amener les faits pour en faire ressentir l’intensité. Là où la critique porte avant tout un point de vue d’expertise, la fiction, elle, nous met en position de participant.

Telle est la force du livre, qui, s’il s’appuie sur une documentation riche et une lecture fine à la fois du parcours de formation d’Abramović et des enjeux propres à Rhythm 0, nous donne avant tout l’impression de revivre un événement auquel nous n’avons pourtant pas pris part.

« Je me suis beaucoup documentée sur la performance elle-même, parce que je voulais que cette partie-là soit stabilisée », confie l’autrice. Des mois passés à lire « tous les PDF de la Terre, les rares interviews d’Abramović, les archives sur l’art corporel de la même époque. » Puis, sur ce socle documentaire, des éléments de fiction assumée sont venus se greffer pour donner corps au personnage et relancer l’intrigue. Parmi eux, la relation de l’artiste avec ses parents, largement imaginée, ou bien encore une scène de roulette russe enfantine.

Le coup de feu partira-t-il ? Jusqu’à la fin de son récit, Marie Petitcuénot parvient à nous tenir en haleine et à nous faire douter du dénouement. Photo : Marina Abramović, Rhythm 0, 1974 / Capture d’écran - Marina Abramović Institute via YouTube.

Le sujet de la violence

Il fallait au moins cela pour aborder le sujet de la violence, depuis ses origines jusqu’à ses déclencheurs. Un sujet si intime que ni l’historien, ni le critique ne peuvent le traiter tout à fait comme les autres. Là encore, la littérature l’emporte.

En faisant de Rhythm 0 un polar monté à l’envers (on connaît les armes, la victime et les bourreaux potentiels, sans savoir si le crime aura lieu), Marie Petitcuénot utilise les ressorts du suspense et les rebondissements narratifs comme des moyens d’entrer en empathie avec chacun des protagonistes. Par la fiction, elle nous donne accès à leurs démons intérieurs, qui sont aussi les nôtres.

La question habituelle Qu’aurions-nous fait à leur place ? s’en trouve déplacée vers une autre plus inconfortable, mais plus juste : « Ce n’était pas la question morale qui m’intéressait, insiste Marie Petitcuénot, mais plutôt : qu’est-ce que nous ferions à deux heures du matin, fatigués, face à quelqu’un qui s’apprête à agresser cette femme ? Ce qui est en jeu, ce sont des cristallisations émotionnelles, pas des jugements. »

Au milieu des hommes et des femmes réunis cette nuit de 1974, Marina Abramović a littéralement risqué sa vie pour bouleverser les règles de l’art. Photo : Marina Abramović, Rhythm 0, 1974 / Capture d’écran - Marina Abramović Institute via YouTube.

Suffit-il qu’il y ait une proie pour qu’apparaissent les monstres ? Le vulnérable doit-il toujours être attaqué ? Que faisons-nous de notre liberté si on nous l’autorise tout entière ? Le protocole d’Abramović ainsi remis en scène permet d’en réactiver tout le sens et les effets chez le lecteur. La grande qualité des Heures sauvages est alors de laisser les réflexions sur notre condition humaine prendre le dessus sur celles liées au seul champ de l’art.

À corps perdu

Il aura donc fallu un roman, cinquante ans après les faits, pour donner à Rhythm 0 son récit le plus vivant. Pas parce que l’écrivain en sait plus que le critique ou l’historien, mais parce qu’il accepte, comme Marina Abramović ce soir-là, de s’exposer sans filet à ce qu’il ne maîtrise pas entièrement. « C’est un partenariat avec le lecteur, il faut s’abandonner, résume Marie Petitcuénot. Si tu n’es pas prêt à cela, tu écris pour ton tiroir. »

Reste la question de la légitimité et du droit que s’octroie la romancière de s’emparer d’une artiste vivante. « Marina Abramović a lu le manuscrit et elle l’a validé. C’est très intéressant, parce que ça veut dire que malgré la fiction ce n’est probablement pas si éloigné de la réalité. Surtout, cela démontre que malgré le contrôle absolu qu’elle garde sur son image, elle reste prête à céder, encore une fois, une part d’elle-même à quelqu’un d’autre. »

Thibault Bissirier

La Perle

À lire 

Marie Petitcuénot
Heures sauvages
Éditions Héloïse d’Ormesson
144 pages, 17€

Lauréat du prix Transfuge du roman d’art
Sélectionné par les prix Fnac, prix Blù et prix Renaudot
Finaliste du prix Talent Cultura