À la Fondation Pernod Ricard, anatomie et dissection des corps d’aujourd’hui

Dans cette exposition conceptuelle où l’art rencontre la mode et le design, deux artistes croisent leur œuvre. Ensemble, Alexandra Bircken et Lutz Huelle expérimentent le vêtement et l’objet du quotidien comme un être à disséquer, à l’image du corps humain. Mais pas n’importe lequel : le corps du XXIème siècle.

Illustration – Dans cette exposition, deux artistes dissèquent les objets et les vêtements pour penser les corps et silh~sition La pensée corps à la Fondation Pernod Ricard. Crédit photo : Léa Guintrand, courtesy Fondation Pernod Ricard.

L’exposition « La pensée corps » s’invite à la Fondation Pernod Ricard jusqu’au 28 janvier 2023. Alexandra Bircken et Lutz Huelle, artiste et designer, sont mis à l’honneur dans une exposition où les deux artistes dissèquent les objets et les vêtements pour penser les corps et silhouettes contemporaines. Évitant l’écueil dichotomique art contre mode, l’exposition met en évidence la porosité des pratiques des deux créateurs.

Tous deux formés à la section Mode de l’école Central Saint-Martins de Londres dans les années 1990, le corps est leur premier objet d’étude et support de création. Alexandra Bircken a créé sa propre marque avant de se tourner vers des objets et vêtements non fonctionnels. Lutz Huelle a, quant à lui, lancé sa propre marque en 2000 après avoir travaillé chez l’artiste et créateur Martin Margiela. Leurs pratiques se rejoignent autour d’un rapport commun à l’objet et au vêtement.

Vues de l’exposition La pensée corps à la Fondation Pernod Ricard. Crédit photo : Léa Guintrand, courtesy Fondation Pernod Ricard.

DISSÉQUER L’OBJET ET LE VÊTEMENT

Le geste est central dans le rapport au corps et à l’objet/vêtement des deux artistes. Il s’agit chez Alexandra Bircken d’un geste de dissection physique et sémantique des objets qui l’entourent pour mieux penser l’expérience des corps d’aujourd’hui. C’est le cas avec l’installation Descartes, 2022 : un caddie de supermarché symétriquement découpé en deux, les deux faces exposées contre un grand mur blanc à la manière d’une dissection anatomique. L’artiste s’empare du caddie, symbole de l’ultra consommation, et le détourne par le geste dedissection. La fonction première de l’objet, à savoir accueillir et transporter des biens de consommation, est réduite à néant, et par la même, questionnée : Descartes, titre de l’œuvre en référence au philosophe français fait-il référence au système schématique et efficace de l’ultra consommation? L’objet-caddie est doublement disséqué : physiquement et symboliquement. En résulte un objet hybride teinté d’absurdité.

Chez Lutz Huelle le geste de dissection est présent sous forme de collage. Dans la première salle, deux jeans jumeaux sont accrochés au mur. Chaque jean est en fait un collage de deux jeans de couleurs différentes, ce qui crée un effet de mise en abîme et de déformation où l’on peut voir un autre pantalon apparaître sur le jean initial. La pratique de Lutz Huelle repose sur le collage d’éléments très « couture » avec des références à une mode plus décontractée de type streetstyle ou vestiaire masculin. On retrouve cette importance du geste qui dissèque, non pas l’objet, mais le vêtement : il opère un changement du sens par le collage de vêtements appartenant à des registres différents : une « couture décontractée » comme le souligne l’exposition.

“COUPÉE EN DEUX, LA MITRAILLETTE FAIT PENSER AUX INSECTES QU’ON ÉPINGLE DANS DES BOÎTES DE COLLECTION.”

Uzi (2016). Crédit photo : Léa Guintrand, courtesy Fondation Pernod Ricard.

L’OBJET COMPLÈTE LE CORPS

Dans le travail d’Alexandra Bircken, le lien entre objet et corps humain est très présent, on peut parler de rapport anatomique aux objets. « La moto est le premier objet que j’ai coupé. Je le relie au corps, comme si c’était un cheval moderne. Quand on regarde comment on s’assoie sur la selle d’un vélo, celle-ci est déterminée par la forme du corps. » On découvre aussi UZI (2016) une mitrailleuse automatique du nom d’une arme produite en masse dans le monde, disséquée et accrochée au mur. Coupée en deux, elle peut faire penser à ces insectes venimeux hors d’état de nuire qu’on épingle dans des boîtes de collection. 

Si le philosophe René Descartes proposait justement de comprendre le fonctionnement du corps à l’image d’une machine, la démarche d’Alexandra Bircken se rapproche davantage d’une « organologie générale » des objets qui nous entourent, un concept qui perçoit les objets techniques comme des extensions de nos propres organes. De la même manière, Alexandra Bircken propose une explication dite organiciste des objets techniques : c’est la machine qui imite le vivant et non l’inverse, ce qui permet de penser le corps autrement. Ainsi dans l’installation de l’artiste avec le caddie de supermarché, la dissection de l’objet lui donne la forme d’un utérus: le caddie est détourné et pensé comme un organe reproducteur féminin. L’artiste met à l’œuvre la pensée corps à travers ces différents objets qu’elle détourne et qui fonctionnent donc comme une « organologie générale » de notre environnement.

“C’est intéressant de voir l’intérieur d’une machine. Pas seulement les mécanismes mais la relation à l’intérieur de notre propre corps.”

Alexandra Bircken

Les œuvres exposées proposent aussi une pensée du rapport entre corps et l’identité de genre. Vues de l’exposition La pensée corps à la Fondation Pernod Ricard. Crédit photo : Léa Guintrand, courtesy Fondation Pernod Ricard.

VERS LE CYBORG : REPENSER LE GENRE

Les œuvres exposées proposent aussi une pensée du rapport entre corps et l’identité de genre. Bomber, 2016 de Lutz Huelle est une veste composée d’un classique du streetwear de la mode masculine travaillée avec une taille ajustée « féminine » et une touche de laine. Ce collage de matières et de références crée une pièce hybride qui remet en question les codes genrés du vêtement. Est-ce pour homme, pour femme? « Hybride » et « non-genré » sont donc les termes adéquats pour les pièces designées par Lutz Huelle.

Origin of the world, 2017 est aussi une pièce étonnante: il s’agit du placenta d’Alexandra Bircken conservé dans la résine. Exposée dans son anatomie la plus brute, elle offre une vision biologiste et démystifiante du sexe féminin. Référence à l’Origine du monde, célèbre tableau de Courbet (1866) du même nom, Origin of the World, 2017 remet en question le regard adopté par Courbet sur le corps féminin dans son tableau : l’idée du « mystère féminin » réduit le sexe de la femme à une vulve et la composition suggère explicitement la pénétration comme angle de vue, manière de suggérer que la vie naît de la semence masculine. C’est un objet qui interroge et renverse ce qu’on appelle le « male gaze », une théorie selon laquelle la perspective masculine constituerait la vision dominante de la société. En utilisant son propre placenta pour parler de « l’origine du monde », Alexandra Bircken nous place à l’intérieur du corps féminin : l’origine de la vie se place du côté du corps des femmes et non à travers le regard qu’elle juge extérieur et érotisant de Courbet.

 Avec la sculpture Lily, 2022, Alexandra Bircken s’interroge enfin sur le corps au-delà des frontières du genre. Selle de vélo en bronze coulé, cette petite sculpture est une des œuvres les plus puissantes de l’exposition. Pas de dissection cette fois quoiqu’une fente prononcée qui transforme la selle de vélo en un organe génital étrange et ambigüe: une vulve, un sexe masculin? Forme hybride à l’étonnante couleur dorée, on ne sait dire si c’est une évocation revisitée de la Tête de Taureau de Picasso (1942) ou l’organe d’un cyborg dont le genre est indéterminé. Le spectateur ne cesse d’être surpris dans cette exposition dont la force esthétique et conceptuelle des pièces des deux artistes démontre les liens tangibles entre les pratiques de designer et d’artiste plasticien.

Origin of the world (2017) est le placenta d’Alexandra Bircken conservé dans la résine. Crédit photo : Sara Geninjpg.
Luz Huelle dissèque deux jeans jumeaux accrochés au mur. Crédit photo : Sara Genin.

La Perle

Exposition “La pensée corps”
Du 15 novembre au 28 janvier 2023
Fondation d’entreprise Pernod Ricard
1 cours Paul Ricard 75008 Paris
www.fondation-pernod-ricard.com
Instagram : @fondationpernodricard