Tandis que nos oreilles commencent déjà à être abreuvées de discours sûrs, de réponses catégoriques, d’arguments péremptoires, le Théâtre de l’Atelier propose d’explorer l’échange, le débat, la parole, sous ses formes les plus fragiles. Les discussions qui tournent en rond, les mots qui nous échappent, les sorties de routes, accidentelles ou volontaires, les cerveaux qui doutent… et tout ce qu’il en sort.
La première rencontre des candidats à l’élection présidentielle 2027, à l’invitation du Medef, sur le court Philippe Chartier à Roland-Garros, n’a pas échappé à la règle. En dehors de quelques convergences attendues entre candidats de droite et du centre sur des sujets comme la règlementation des entreprises, ou a gauche, sur la question des retraites, ces trois heures de débats ont été en large partie occupées par l’affrontement (cordial) entre des représentants intangibles et forts dans leurs convictions.
C’est précisément le genre de scénario qu’il ne faudra pas s’attendre à trouver sur les planches du Théâtre de l’Atelier à partir du 10 septembre et ce, jusqu’en mai de l’année prochaine. Avec des approches très différentes, 4 pièces parmi une programmation plus vaste, convoquent la question de la parole, de ses errances et de ses effets, très concrets, sur la réalité.
La vacuité de nos discussions du quotidien et la poésie qui s’y loge. Les divergences d’un groupe d’amis éclatant au grand jour après un mot de travers. La reproduction d’un débat réel ayant eu lieu dans une célèbre émission du service public. L’interview fictive d’une grande écrivaine, basculant de l’échange conventionnel à la confession sincère. Autant de propositions qui replacent le langage au centre de l’attention et invitent à s’interroger sur les enjeux de son utilisation au quotidien.
Ode au small talk
Avec le diptyque Le Vide, la compagnie pjpp propose deux spectacles autour des situations à priori sans intérêt qui émaillent notre ordinaire. Dans LES GALETS, au tilleul sont plus petits qu’au havre (ce qui rend la baignade bien plus agréable), titre à rallonge qui annonce la couleur absurde de la pièce, il est question de « tunnels ». Ces échanges à sens unique dont on ne voit jamais le bout, qui font l’effet d’une interminable prise d’otage. Ou bien des small talk, discussions factices dont on use comme des bouées pour échapper au silence des situations inconfortables.
Sur ces « supplices du quotidien », Claire Laureau et Nicolas Chaigneau posent un regard nouveau. Persuadés que dans les plis de ces derniers se cache une bonne dose de poésie, de sensibilité et de saine absurdité.
C’est avec la même approche qu’ils s’intéressent à l’échec dans Derrière, une pièce où toutes les voix sont préenregistrées. Les comédiens portent ainsi une attention décuplée au travail du corps. Ils enchaînent une panoplie calamiteuse d’accidents et de tentatives ratées. Qu’on parle de vide ou bien d’échec, l’idée reste la même. Fouiller la banalité, en apparence sans intérêt, du quotidien, pour en extraire ce qui s’y cache de sensible, d’absurde et de poétique.
Replay de Répliques
La poésie fragile du duo pjpp laisse place à une expérience inédite dans La lente et difficile agonie du crapaud buffle sur le socle patriarcal. La compagnie Akté rejoue, mot pour mot, un épisode de l’émission Répliques, présentée par Alain Finkielkraut sur France Culture.
Lorsque celui-ci reçoit, en décembre 2021, l’essayiste Jean-Michel Delacomptée et la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, ce qui devait initialement être un débat d’idée sans coalition, a rapidement glissé vers le face à face rangé. D’un côté, les deux intellectuels hommes, de l’autre, Camille Froidevaux-Metterie.
Masterclass de rhétorique s’il en est, c’est avant tout la « ténacité et l’intelligence » de la philosophe qui inspire à Julien Flament cette pièce. L’échange, qui cristallise l’état du débat sur le féminisme aujourd’hui, ses résistances et ses avancées, est déjà dramaturgique en soi. Truffé d’alternances rythmiques, de montée en puissance et d’oppositions. Avec Anne-Sophie Pauchet à la mise en scène, l’enjeu pour les 3 comédiens sera alors d’opérer le juste décalage pour révéler la portée politique de cet échange.
Un mot de travers
Dans son tout premier texte pour le théâtre, l’écrivaine Lola Lafon met en scène une parole qui nous échappe. Elle raconte une bande d’amis bloquée dans un aéroport, qui vole en éclat sur un mot de travers. Sur fond de victoire électorale populiste, rediffusée sur les télévisons du terminal, les personnages (joués par Servane Ducorps, Elsa Guedj, Zita Hanrot, Solal Bouloudnine, Eszter Tompa et Sandra Choquet) passent une nuit dans un lieu sans mémoire, forcés d’être ensemble malgré leurs désaccords.
Avec Merci de votre collaboration, mis en scène par Emmanuel Noblet, Lola Lafon poursuit son exploration de la frontière entre récit intime et collectif, et pose une question : Comment faire société si, entre amis, on n’arrive plus à s’accorder sur les mots ? Passant par la petite histoire pour interroger la grande, l’enfermement des amis et son issue incertaine devient métaphore de la période que nous traversons aujourd’hui.
Derrière ce point de départ presque banal, un mot, un seul, c’est notre rapport au langage que la pièce interroge. Elle montre comme l’emploi que nous en faisons révèle notre position par rapport à ce qui se déroule dans la société. Comme si le combat se jouait d’abord et avant tout dans les discussions de tous les jours, dans notre choix des mots, dans nos résistances ou non à certaines expressions.
Sortie de route volontaire
Dans En Émoi, le dérapage est cette fois contrôlé. C’est délibérément qu’Ulya Richte, écrivaine américaine d’origine polonaise et allemande, pressentie pour le Prix Nobel, décide, au cours d’une interview capitale, de faire sortir l’échange hors des sentiers convenus au préalable.
S’ensuit un dialogue authentique et profond, une plongée remuante dans la part ombragée que chaque écrivain dissimule, cette lumière noire, incomprise et traquée de la création. Succès, rejet des origines, courage d’être soi même, exaltation qu’un auteur ressent lorsqu’il crée une véritable oeuvre d’art, mais aussi sentiment de culpabilité quant aux conséquences que sa parole peut avoir. Derrière Ulya Richte, interprétée par la grande Catherine Hiegel, c’est l’auteur lui-même, Ivan Viripaev, qui s’exprime, dans un acte de confession rare.
Condamné à 8 ans de prison dans son pays d’origine, la Russie, pour son opposition au régime de Vladimir Poutine, et vivant actuellement à Varsovie, il retrouve pour cette pièce le metteur en scène bulgare Galin Stoev, avec qui il forme un duo prolifique, depuis près de 25 ans. Ensemble, ils utilisent aussi le langage pour remettre en question nos certitudes, avec un goût prononcé pour la provocation, l’humour et la subversion.
Par le biais de la fiction la plus complète ou à partir d’évènements réels, ces quatre pièces trouvent toutes un angle bien distinct pour réfléchir sur l’importance des mots, et créent une soupape de nuance salvatrice en période de certitudes martelées.
Alvaro Goldet
La Perle
Théâtre de l’Atelier
1, place Charles Dulin
Paris 75018
Du 10 septembre au 30 mai
Site : theatre-atelier.com
Instagram : letheatredelatelier