5 spectacles qui ont marqué la semaine 1

Avignon semaine 1 : on a vu, ri, pleuré et peu dormi. Du seul en scène au spectacle de troupe, de la création originale à l’adaptation de classiques, voici nos 5 premiers coups de cœur.

De 10 à 13

Il y a une honnêteté et une simplicité poétique dans les mots des enfants. Quelque chose sur lequel de nombreux écrivains passent une vie à essayer de remettre la main. Alors quand ces mots sonnent sur scène, forcément, ça fait quelque chose. Mais ça ne suffit pas. Ce qui fait de De 11 à 13, un des bijoux de ce Festival, c’est le jeu de la comédienne, Chloé Zufferey. Sous la direction de Camille Dordoigne, a qui a appartenu le fameux journal intime qui a inspiré la pièce, la comédienne joue une gamine de 10 ans survoltée. Et il faut voir son jeu.

Elle a tout récupéré de cette époque-là. La moue dédaigneuse, le regard rempli de défiance. Elle pourrait toiser un taureau dans une arène sans sourciller. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle arrive sur scène, en nous dévisageant avec un aplomb superbe. Dès les premiers instants, on est happé. Chloé Zufferey nous raconte ses amourettes de cour de récré, ses ruptures amicales, ses joies, ses passions et ses déceptions avec cet air de baronne affranchie à qui on ne la fait plus.

Sur le visage d’une femme pour qui cette époque remonte au moins à 15 ans, toutes ces expressions si bien retransmises de la jeunesse deviennent encore plus savoureuses. Il faut la voir danser sur du Diam’s, en robe de princesse avec ses airs rebelles. C’est irrésistible.

Sujet qui revient incessamment dans la bouche de Camille, ce sont les garçons. La pièce fait la lumière sur le développement des filles, qui, influencées par des décennies de modèles culturels, apprennent à se construire en fonction du regard masculin. Mais en règle générale, ce sont tous les événements de l’enfance qui sont pris au sérieux dans cette pièce. C’est salutaire de sentir que les peines de coeur ou d’amitié d’une enfant de 10 ans, ne sont pas pour une fois, reléguées à des broutilles sans importance, sous prétexte que peut-être, elle passeront assez vite.

Théâtre du Train Bleu, Du 4 au 23 juillet à 17h35, Relâche les 10 et 17 juillet

Barbara (par Barbara)

C’est une femme hésitante qui se dessine sur scène, peu encline au départ à se livrer au jeu de l’interview. Une femme qui confie et assume ses peurs. Dès le début, Marie-Sophie Ferdane, mise en scène par Emmanuel Noblet, donne le ton. Il s’agit ici de parler de la femme et non de la légende. Dans un entretien radiophonique fictif, Barbara se raconte.

Tirées d’une colossale recherche d’archives intimes, d’échanges et de correspondances, toutes les paroles qu’on entend sur scène sont authentiques. La pièce doit sûrement résonner différemment en fonction des spectateurs. Pour certains, on entre dans l’intimité d’une femme, derrière le voile de l’idole à propos de qui on a tout entendu. Pour d’autres, plus jeunes, on découvre la face cachée d’une grande chanteuse, dont le nom et quelques chansons nous sont familiers, mais qui reste assez méconnue. 

Qu’on fasse partie des premiers ou des seconds, le spectacle brille, par son réalisme et sa minutie. Marie-Sohie Ferdane incarne à merveille la « Dame en noir », sa personnalité libre et passionnée. Son amour de la chanson. Le regard qu’elle pose sur elle-même. La comédienne a même repris l’élocution subtile de la chanteuse, cette manière délicate qu’elle avait comme de savourer les mots avant de les laisser partir du bout des lèvres.

Et la musique, vient clôturer cette aparté sonore en beauté, avec les arrangements d’Olivier Marguerit, qui nous font redécouvrir les chansons iconiques.

Théâtre 11 Avignon, Du 4 au 23 juillet à 20h50, Relâche les 10 et 17 juillet

La guerre des émeus

L’homme est-il capable de déclencher un conflit contre une autre espèce que la sienne ? Si la question parait absurde, l’histoire y apporte pourtant une réponse inédite. Les faits remontent à 1932, en Australie. La Grande Dépression fait rage. L’armée envoie alors ses soldats et mitrailleuses pour faire face à 20 000 émeus dont la migration endommage les terres agricoles attribuées par l’état aux fermiers afin de développer l’agriculture dans l’ouest du pays.

La suite du récit est si risible qu’elle offre à Antoine le Frère et Florent Oulkaid un terreau théâtral en or pour tisser une pièce aussi désopilante que percutante. Incarnant avec une aisance folle toute une galerie de personnages savoureux, historiques ou fictifs, les deux comédiens font revivre à leur manière les grandes heures de cette anecdote méconnue.

Et le pari de la comédie est réussi : s’engouffrant avec brio dans l’art de la caricature, le rire domine d’un bout à l’autre de la représentation. Mais sous couvert de la farce, la réflexion posée sur les travers de notre espèce ne manque pas de sérieux. Le duo révèle au grand jour les rouages d’une mécanique universelle bien trop connue : notre soif intarissable de conquête et de domination du vivant. Quand le public entrevoit l’échec de cette opération militaire ubuesque, le constat est sans appel : les limites de la bêtise humaine semblent infinies.

Théâtre La Factory, Du 3 au 25 juillet à 19h45, Relâche les 9, 16, 23 juillet

Roberto Zucco

Bernard-Marie Koltès écrit Roberto Zucco à la fin de sa courte vie. C’est pourtant l’une de ses pièces qui fait le mieux ressentir la vitalité incoercible et destructrice de la jeunesse. Comme Brecht l’a fait dans Baal, ou Bataille dans Le Bleu du ciel, Koltès compose un conte sombre qui tente de sonder le mystère de cette époque-là de la vie.

Inspiré d’un fait divers apparu en Italie dans les années 80, Roberto Zucco s’évade de prison, où il a été incarcéré après le meurtre de son père. S’ensuit, pendant tout la pièce, une fuite en avant, une quête effrénée de liberté sans destination, jalonnée de crimes en tous genres. Il fait la rencontre d’une jeune fille, s’attire les foudres de son grand-frère, et la pièce nous mène jusque dans les bas-fonds du Petit-Chicago.

Le collectif 13 fait un choix courageux en adaptant cette pièce, qui pose un regard complexe sur un personnage ouvertement maléfique. Disons-le, Zucco est un meurtrier et un violeur, mais Koltès nous empêche de le résumer à cela. Il y a une détresse, une angoisse existentielle dont lui-même ignore la cause, qui l’habite, le grandit, le forçant à fuir et à détruire.

Avec la mise en scène de Rose Noël, le plateau est plongé dans un éloquent clair obscur, qui fait sentir le mal qui rôde. Quant à Axel Grandberger, dans le rôle principal, il donne à son personnage une aura dangereusement envoutante. Son allure ingénue, ses longues jambes graciles et son visage d’ange… on a du mal à croire que le mal puisse surgir de ce gamin qui aime se percher dans les arbre et imiter les cris d’animaux. Il brille jusqu’à la fin, dans cette scène où, aux abois, il sent sont heure venir, emprisonné comme chien en cage.

Théâtre du Girasol, Du 4 au 25 juillet à 18h50, Relâche les 8, 15, 22 juillet

Paëlla

Certains petits villages ont pour haut lieu une chapelle, une place du marché ou un café pittoresque. Gouzin, a un supermarché. C’est dans la salle polyvalente de cette ville comme une autre que nous emmène le Mustang collectif, en signant par la même occasion l’une des créations les plus originales du Festival.

Dans leur local, une poignée d’habitants, membre de l’association « Gouz et couleurs », menée par le charismatique et touchant Robert, embonpoint et moustache de briscard, fait face à un avis d’expulsion. Maquisards dans l’âme, fantasques et forts de leur collectif, ils optent pour l’occupation et donneront coûte que coûte ce « Cabaret Paëlla » qu’ils se sont juré d’organiser.

Le décor de bric et de broc, les fanions bariolés, les comédiens masqués qui jouent tous curseurs poussés au maximum… tout cela surprend aux premiers abords. On ne sait pas trop comment prendre les numéros qu’ils répètent sous nos yeux en vue du cabaret approchant. Et puis on est emporté peu à peu, par cette compagnie ultra créative qui assume son univers kitch jusqu’au bout. Les chansons, les sketchs, les danses sont maîtrisés, délibérément imparfaits, ce sont de fascinants ratages, drôles et bourrés de charme.

Ce petit groupe de marginaux, aux vies précaires, Robert dort dans le local car il n’a plus de maison mais redoute qu’on l’apprenne, dégage une énergie pétaradante et délurée. C’est une ode à la fête et au collectif. Un spectacle drôle et surprenant.

Théâtre La Manufacture, Du 4 au 21 juillet à 21h15, Relâche les 9 et 16 juillet

Alvaro Goldet 

La Perle